Carl Rogers
Un autre regard sur votre activité : à partir de quoi décidez-vous ?
- Francois Cordier
- Fiches, Regards
- Mise à jour : 23 oct. 2026
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"Il faut", "je devrais"… Nos décisions sont pleines de critères hérités des autres. Le regard de Carl Rogers aide à les identifier pour construire des choix réellement autonomes.
En bref
Nous prenons rarement nos décisions professionnelles seuls. Formateurs, collègues, fédérations, réseaux sociaux, clients ou experts nous indiquent ce qui serait professionnel, rentable ou indispensable.
Ces informations peuvent être précieuses. Le problème apparaît lorsqu’un avis extérieur devient, sans que nous l’ayons réellement choisi, le critère qui décide à notre place.
Le Regard inspiré de Carl Rogers nous propose donc une question :
À partir de quoi suis-je en train d’évaluer cette décision ?
Objectif : Identifier les critères qui orientent vos décisions professionnelles, distinguer les faits des normes et des jugements extérieurs, et apprendre à construire des choix qui vous appartiennent réellement.
"Il faut…"
- Il faut avoir un site internet.
- Il faut publier sur Instagram.
- Il faut proposer des forfaits.
- Il faut augmenter ses tarifs.
- Il faut louer un vrai cabinet.
- Il faut se spécialiser.
- Il faut faire des vidéos.
- Il faut se former régulièrement.
- Il faut développer son chiffre d’affaires.
Certaines de ces affirmations peuvent être de très bons conseils. D’autres beaucoup moins. Mais le problème se situe encore ailleurs.
Que se passe-t-il lorsque nous cessons progressivement de les considérer comme des conseils pour commencer à les considérer comme des critères de réussite ?
Vous pouvez alors vous retrouver avec un site dont vous n’avez pas réellement besoin, un réseau social que vous détestez alimenter ou un objectif de chiffre d’affaires dont vous ne savez plus très bien pourquoi vous cherchez à l’atteindre.
Ce n’est pas nécessairement parce que quelqu’un vous a imposé ces choix. Vous avez parfois simplement fini par considérer qu’un professionnel sérieux devait fonctionner ainsi. C’est ici que Carl Rogers peut nous aider à déplacer la question.
Pourquoi s’inspirer de Carl Rogers ?
Carl Rogers est l’une des grandes figures de la psychologie humaniste et le fondateur de l’approche centrée sur la personne. Son travail concerne d’abord la psychothérapie et la relation d’aide.
Au cours du développement de la personne, Rogers décrit notamment le passage d’une évaluation fortement dépendante des jugements extérieurs vers une capacité croissante à examiner son expérience et à construire ses propres critères.
Attention, cela ne signifie pas qu’il ne faut plus tenir compte de l’avis des autres. C’est même presque l’inverse. On peux écouter un conseil, recevoir une critique, consulter un expert, regarder des chiffres ou découvrir une méthode sans être obligé de transformer immédiatement cette information en règle pour soi.
Le regard inspiré de Carl Rogers pourrait se résumer ainsi :
Les autres peuvent m’apporter des informations. Ils n’ont pas nécessairement à devenir l’autorité qui détermine la valeur de mes choix.
1. D’où vient ce critère ?
Première question : par rapport à quoi ?
- Vous trouvez que votre activité ne se développe pas assez vite.
Par rapport à quoi ? À vos besoins économiques ? À vos objectifs ? À ce que vous aviez prévu ?Ou au chiffre d’affaires annoncé par quelqu’un sur LinkedIn ?
- Vous trouvez votre tarif trop bas.
Par rapport à quoi ? À vos charges et au revenu nécessaire ? Aux tarifs de vos confrères ? À ce qu’un formateur vous a recommandé ?
- Vous pensez ne pas communiquer suffisamment.
Par rapport à quoi ? Parce que votre agenda reste vide ? Ou parce que vous voyez quotidiennement d’autres professionnels publier ?
Nous évaluons constamment notre activité à l’aide de critères, mais nous examinons rarement d’où ils viennent.
La question de Rogers :
Ce critère vient-il de ma situation, des faits que j’observe, d’un choix que j’ai réellement fait… ou d’une norme que j’ai progressivement adoptée ?
L’origine extérieure d’un critère ne le rend pas mauvais, elle mérite simplement d’être identifiée.
2. Un "il faut" peut cacher une condition de légitimité...
Certaines règles ne concernent plus seulement ce que nous faisons.
Elles finissent par définir ce que nous pensons devoir être pour nous sentir légitimes.
- Un vrai professionnel a son propre cabinet.
- Un praticien sérieux se forme continuellement.
- Si mes tarifs sont bas, les clients penseront que je ne suis pas compétent.
- Si je ne publie pas régulièrement, je ne suis pas vraiment professionnel.
- Je dois pouvoir vivre entièrement de mon activité pour considérer que j’ai réussi.
Dans la pensée de Rogers, les conditions of worth désignent précisément le processus par lequel certaines conditions deviennent associées à la valeur que nous nous accordons ou à l’acceptation que nous pensons pouvoir recevoir.
La transposition professionnelle doit rester prudente : nous ne sommes pas en train de poser un diagnostic psychologique.
La question de Rogers
Qu’est-ce que je pense devoir faire ou devenir pour me considérer comme un professionnel légitime ?
Puis : Est-ce réellement nécessaire ?
Parfois oui.
Une compétence, une assurance ou le respect d’une réglementation peuvent réellement être nécessaires.
Mais parfois, nous découvrons simplement une norme que nous n’avions jamais pensé à interroger.
3. Ce que vous dites vouloir correspond-il à ce que vous construisez ?
Vous affirmez vouloir préserver du temps personnel :
¦ Vous acceptez systématiquement les rendez-vous tardifs.
Vous souhaitez développer une activité de proximité :
¦ L’essentiel de votre communication s’adresse à une audience nationale sur les réseaux sociaux.
Vous voulez une activité simple :
¦ Vous multipliez les prestations, logiciels, abonnements et canaux de communication.
Il existe un écart entre ce que vous dites vouloir construire et ce que vos décisions construisent effectivement.
Chez Rogers, la congruence désigne un concept plus précis lié à la relation entre l’expérience, la conscience et ce qui est communiqué. Nous ne devons donc pas réduire le concept clinique à une simple « cohérence professionnelle ».
Mais il nous donne une excellente occasion de questionnement.
La question de Rogers
Mes décisions actuelles construisent-elles réellement l’activité que je dis vouloir ?
Il ne s’agit pas d’être parfaitement cohérent, une activité professionnelle implique des compromis… Il s’agit simplement de rendre ces écarts visibles.
4. Votre expérience compte aussi
Vous avez suivi une formation en communication, la méthode proposée fonctionne probablement. Mais chaque fois que vous l’appliquez, vous avez le sentiment de jouer un personnage.
Que faire de cette information ?
- La rejeter parce qu’elle est subjective ?
- Ou abandonner immédiatement la méthode parce que vous ne vous sentez pas à l’aise ?
Aucune de ces deux réponses n’est nécessaire.
L’approche centrée sur la personne accorde une importance fondamentale au cadre de référence de la personne : la manière dont elle vit et perçoit son expérience.
Dans une décision professionnelle, votre expérience constitue donc une information parmi les autres.
La question de Rogers
Qu’est-ce que cette manière de travailler produit réellement pour moi lorsque je l’expérimente ?
Vous pouvez ensuite confronter cette expérience aux résultats.
Une méthode peut être inconfortable parce qu’elle est nouvelle ou parce qu’elle est profondément incompatible avec votre manière de travailler.
Ce n’est pas le ressenti seul qui permettra de trancher, simplement il mérite de participer à l’enquête.
5. Écouter son expérience ne signifie pas avoir toujours raison
C’est ici qu’un malentendu doit absolument être évité.
Un Regard inspiré de Rogers pourrait être caricaturé ainsi :
« Faites-vous confiance, vous savez mieux que quiconque ce qui est bon pour vous. »
Ce n’est pas ce que nous proposons.
- Vous pouvez être convaincu que vos tarifs sont trop élevés alors que les clients les acceptent très bien.
- Vous pouvez penser que votre communication fonctionne alors qu’elle ne produit aucune demande.
- Vous pouvez être certain que votre clientèle veut une nouvelle prestation et découvrir qu’elle ne l’achète pas.
L’expérience personnelle mérite d’être prise en compte.
Elle n’abolit pas la réalité extérieure.
La question de Rogers
Qu’est-ce que mon expérience me dit — et qu’est-ce que les faits me permettent d’en conclure ?
Nous pouvons commencer avec une intuition. Puis regarder les faits, comparer et tester… Et éventuellement changer d’avis !
6. Vous avez le droit de réviser vos propres critères
Il y a trois ans, votre objectif était de vivre exclusivement de votre activité.
Aujourd’hui, vous appréciez finalement de conserver une autre activité deux jours par semaine.
Ce n’est pas nécessairement un échec.
⇒ Vous aviez défini un critère.
Votre expérience vous a donné de nouvelles informations. Vous pouvez donc le réexaminer.
Même chose avec :
- votre nombre idéal de rendez-vous ;
- votre spécialisation ;
- vos tarifs ;
- votre lieu d’exercice ;
- votre rapport aux réseaux sociaux ;
- votre définition de la réussite.
L’autonomie ne consiste pas à prendre une décision une fois pour toutes et à s’y tenir coûte que coûte.
Elle implique aussi de pouvoir dire :
« Ce critère avait du sens pour moi. Il n’en a plus autant aujourd’hui. »
La question de Rogers
Si je devais choisir ce critère aujourd’hui, avec ce que je sais maintenant, le choisirais-je encore ?
Changer de critère n’est pas nécessairement se contredire, cela peut simplement signifier que vous avez appris…
Une distinction essentielle : fait, conséquence ou choix ?
Toutes les questions professionnelles ne relèvent pas de votre appréciation personnelle.
Prenons trois situations.
- « Dois-je déclarer ce revenu ? »
Il existe une réponse réglementaire.
Votre ressenti n’a rien à décider. - « Que risque-t-il de se passer si j’augmente fortement mes tarifs ? »
Il n’existe pas nécessairement une réponse certaine, mais nous pouvons examiner des mécanismes, des données, des comparaisons et des conséquences possibles. - « Est-ce que je préfère travailler davantage pour augmenter mon revenu ou conserver plus de temps libre ? »
Nous arrivons cette fois devant un arbitrage personnel.
C’est ici que le Regard de Rogers devient particulièrement précieux.
Pourquoi pas résumer la distinction ainsi :
⇒ Lorsqu’il existe une réponse factuelle, nous cherchons la réponse.
⇒ Lorsqu’il existe des conséquences prévisibles, nous essayons de les comprendre.
⇒ Lorsqu’il existe plusieurs choix possibles, nous construisons les critères qui nous permettront de décider.
Autonomie ne signifie donc pas : « Je décide de ce qui est vrai. »
Elle signifie :
« Lorsque plusieurs choix restent possibles après avoir regardé les faits, je conserve la responsabilité de décider auxquels de mes critères je donne du poids. »
Situation : « Je devrais augmenter mes tarifs »
Imaginons que plusieurs confrères vous disent : « Tu ne factures vraiment pas assez cher. »
Leur remarque mérite peut-être d’être examinée, elle ne constitue pas encore une décision.
Quel est le fait ? J’examine → Mon tarif actuel, mes charges, mon revenu, mon remplissage.
Quelle est l’opinion extérieure ? J’examine → Mes confrères considèrent ce tarif trop bas.
Quels sont mes propres critères ? J’examine → Revenu souhaité, accessibilité, rythme de travail, positionnement.
Qu’est-ce que j’expérimente ?
Fatigue, satisfaction, sentiment de juste échange, difficulté éventuelle.
Quelles conséquences sont possibles ? J’examine → Revenu par séance, clientèle, nombre de rendez-vous nécessaires.
Qu’est-ce qui relève finalement de mon choix ? J’examine → Le poids que je souhaite donner à ces différents critères.
Essayez ce Regard : d’où vient mon critère ?
Choisissez une phrase professionnelle qui commence par : « Je devrais… »
Puis interrogez-la.
- Qui dit que je devrais faire cela ?
- S’agit-il d’un fait, d’une obligation, d’un conseil ou d’une norme ?
- Sur quoi cette recommandation est-elle fondée ?
- Qu’est-ce que mon expérience m’indique ?
- Qu’est-ce que les faits observables m’indiquent ?
- Quels critères comptent réellement pour moi dans cette décision ?
Auxquels est-ce que je choisis de donner le plus de poids ?
Vous pouvez parfaitement arriver à la conclusion :
« Finalement, ce conseil était très bon. »
La différence est importante car vous ne le suivez plus simplement parce qu’on vous l’a donné : Vous l’avez examiné et choisi.
Ce que ce Regard ne vous dit pas
S’inspirer de Rogers ne signifie pas :
« Toutes les réponses sont en vous. »
Cela ne signifie pas non plus :
« Personne ne sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. »
Un expert peut savoir beaucoup mieux que vous comment fonctionne une réglementation, un mécanisme fiscal, un outil technique ou un domaine dans lequel il possède une compétence que vous n’avez pas.
Vos clients peuvent vous apprendre quelque chose que vous ignorez.
Vos chiffres peuvent contredire votre impression.
Un confrère peut voir un problème que vous ne voyez pas.
Autonomie n’est pas indépendance.
Vous pouvez avoir besoin des autres pour comprendre une situation sans leur déléguer pour autant la décision qui vous appartient.
Votre premier pas
Pendant quelques jours, repérez simplement les phrases qui apparaissent dans votre tête sous cette forme :
- « Il faut… »
- « Je dois… »
- « Un professionnel sérieux devrait… »
N’essayez pas immédiatement de les supprimer.
Ajoutez seulement une question :
« D’où vient ce critère ? »
Puis une deuxième :
« Est-ce que je choisis encore de lui donner ce poids ? »
Ce petit déplacement suffit déjà à transformer une norme implicite en critère que vous pouvez examiner.
Prenez le temps de réfléchir à votre propre situation.
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À retenir
Construire une activité autonome ne signifie pas décider seul ni ignorer les conseils.
Cela signifie pouvoir écouter, apprendre, comparer, recevoir des critiques et regarder les faits sans abandonner automatiquement à quelqu’un d’autre l’autorité sur les choix qui restent réellement les vôtres.
Le Regard inspiré de Rogers pose donc une question :
À partir de quoi suis-je en train d’évaluer cette décision ?
Et lorsque plusieurs réponses restent possibles :
Quels critères suis-je en train d’utiliser pour décider — et auxquels est-ce que je choisis réellement de donner du poids ?
C’est une autre manière de comprendre l’autonomie professionnelle :
savoir quand chercher une réponse, quand demander conseil et quand construire sa propre réponse.






