Le taoïsme
Un autre regard sur votre activité : faut-il vraiment en faire davantage ?
- Francois Cordier
- Fiches, Regards
- Mise à jour : 15 oct. 2026
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Le taoïsme : apprendre à distinguer l’effort nécessaire du forçage. Quand une action produit peu, faut-il travailler davantage ? Le non-forçage invite à distinguer l’effort qui construit une compétence de celui qui compense un fonctionnement mal ajusté.
En bref
Lorsqu’une action produit peu de résultats, notre premier réflexe consiste souvent à l’intensifier : publier davantage, prospecter davantage, multiplier les offres ou travailler plus longtemps.
Le Regard inspiré du taoïsme introduit une étape supplémentaire : comprendre comment la situation fonctionne avant d’agir davantage.
Le non-forçage ne signifie ni ne rien faire, ni éviter l’effort. Il pose une question :
Ma manière d’agir s’accorde-t-elle suffisamment avec la situation, ou dois-je continuellement la forcer pour qu’elle fonctionne ?
Objectif : Apprendre à repérer les situations dans lesquelles davantage d’effort permet réellement de progresser et celles où nous dépensons surtout notre énergie à maintenir une manière de faire qui rencontre mal la situation.
Quand cela ne fonctionne pas, faut-il en faire davantage ?
Vous publiez trois fois par semaine sur Instagram. Cela vous demande du temps, vous progressez, votre nombre d’abonnés augmente un peu, mais presque personne ne prend rendez-vous.
Que faire ? Une réponse possible consiste à augmenter l’effort :
- publier tous les jours ;
- faire davantage de vidéos ;
- commenter davantage ;
- apprendre de nouvelles techniques…
Peut-être est-ce effectivement nécessaire, cependant une autre question mérite d’être posée avant :
Pourquoi ce que je fais actuellement produit-il si peu du résultat recherché ?
- Vos contenus doivent-ils simplement s’améliorer.
- Votre clientèle utilise-t-elle peu Instagram.
- Vos publications intéressent-elles les personnes qui vous suivent sans leur donner de raison de prendre rendez-vous.
- Obtenez-vous déjà davantage de clients grâce à Google ou au bouche-à-oreille.
Tant que vous ne le savez pas, faire davantage signifie surtout intensifier une action dont vous comprenez encore mal le fonctionnement. C’est ici que le taoïsme nous offre un déplacement du regard particulièrement fécond.
Pourquoi s’inspirer du taoïsme ?
Le terme « taoïsme » recouvre des textes, courants et traditions qui se sont développés sur une très longue période. Nous nous intéressons ici principalement à deux textes chinois anciens aujourd’hui associés au taoïsme philosophique : le Daodejing et le Zhuangzi. Dans ces textes, une notion nous intéresse particulièrement : wu wei.
Elle est parfois traduite par non-agir ou non-action, ce qui peut laisser penser qu’elle invite à la passivité. D’autres traductions contemporaines parlent d’action sans effort, avec un autre risque : imaginer que l’action juste devrait toujours être facile.
Au service de notre activité professionnelle, nous la tarduirons par non forçage, en précisant le sens de forcer : devoir continuellement pousser, corriger ou imposer une manière de faire qui rencontre mal la situation.
1. Avant d’intensifier, comprendre
Votre agenda n’est pas suffisamment rempli ; vous décidez de communiquer davantage. Mais savez-vous pourquoi il n’est pas rempli ?
- Peu de personnes connaissent votre activité ?
- Elles la connaissent mais comprennent mal ce que vous proposez ?
- Elles visitent votre site mais ne prennent pas rendez-vous ?
- Vos anciens clients ne reviennent pas ?
- Votre offre correspond mal à la demande locale ?
- Votre activité est-elle simplement récente ?
Ces situations peuvent produire le même symptôme : un agenda insuffisamment rempli, mais elles n’appellent pas nécessairement la même action.
Publier deux fois plus ne résoudra pas automatiquement chacune d’elles. Entre agir et agir davantage, introduire une étape : comprendre davantage.
La question du taoïsme :
Ai-je compris pourquoi cette action produit peu avant de décider d’en faire davantage ?
2. Ne pas forcer ne signifie pas éviter l’effort
C’est le contresens à éviter ! Par exemple :
- Vous venez de créer votre site, vous ne maîtrisez pas encore WordPress, tout vous demande du temps. Est-ce la preuve que cet outil ne vous convient pas ?
- Vous commencez à prospecter des entreprises, les premiers contacts sont difficiles. Faut-il en conclure que la prospection ne vous correspond pas ?
Apprendre demande souvent beaucoup d’effort. C’est précisément ce qu’un célèbre récit du Zhuangzi permet de comprendre :
Le boucher Ding est devenu extraordinairement habile à découper un bœuf. Ses gestes semblent fluides et son couteau rencontre peu de résistance. Cette aisance n’est pas apparue spontanément. Ding explique qu’il a appris pendant des années. Sa perception s’est affinée et sa manière d’agir s’est transformée. Et lorsqu’il rencontre une difficulté, il ne force justement pas davantage : il devient attentif, ralentit et agit avec prudence.
L’image est très éloignée du « Si vous êtes aligné, tout devient facile. » Elle nous dit presque le contraire : l’aisance peut être le résultat d’un long apprentissage.
La question du taoïsme :
La difficulté que je rencontre est-elle celle d’un apprentissage en cours ou celle d’un fonctionnement que je dois constamment pousser ?
3. Forcer ou apprendre ?
Cette distinction mérite que nous nous y arrêtions. Comment identifier si l’on est dans de l’apprentissage ou du forçage ?
1/ Effort d’apprentissage :
- Je comprends progressivement mieux ce que je fais
- Certaines tâches deviennent plus faciles
- Mes erreurs diminuent
- Ma manière d’agir devient plus précise
- Les difficultés m’apprennent quelque chose
- Les résultats progressent ou demandent moins de ressources
2/ Forçage possible :
- Je répète essentiellement la même chose
- Le même effort reste constamment nécessaire
- Les mêmes problèmes reviennent
- Je dois surtout augmenter la quantité ou la pression
- Les difficultés provoquent surtout de nouvelles corrections
- Les ressources consommées augmentent sans progrès comparable
4. Cherchez la friction
Vous proposez des cartes cadeaux. Elles se vendent correctement en décembre, mais leur gestion vous oblige à :
- répondre manuellement à chaque demande ;
- envoyer un RIB ;
- vérifier le paiement ;
- créer la carte ;
- l’envoyer ;
- noter sa validité ;
- retrouver l’information plusieurs mois plus tard.
Le problème n’est peut-être pas la carte cadeau, mais plutôt la manière dont l’action rencontre votre organisation.
Nous pouvons appeler cela une friction. Le terme n’est pas un concept taoïste ! Je l’utilise pour désigner les endroits où manière de faire qui exige continuellement des corrections, des contournements ou une dépense d’énergie disproportionnée.
Une friction peut apparaître partout :
- une offre que vous devez constamment expliquer ;
- un système de réservation qui provoque beaucoup d’échanges ;
- un canal de communication qui demande énormément de contenu, etc.
Elle ne signifie pas automatiquement qu’il faut supprimer l’action, mais plutôt recherche une meilleure compréhension : ici, quelque chose mérite d’être mieux compris.
La question du taoïsme :
Où dois-je continuellement corriger, pousser ou compenser pour que mon fonctionnement tienne ?
5. Parfois, retirer est une véritable action
Lorsqu’une activité rencontre un problème, nous avons facilement tendance à « ajouter » :
- Pas assez de clients ⇒ Ajoutons un réseau social.
- Pas assez de réservations ⇒ Créons une promotion.
- La communication fonctionne mal ⇒ Achetons un nouvel outil.
- Le chiffre d’affaires stagne ⇒ Créons une nouvelle prestation.
Chacune de ces réponses peut être pertinente pourtant chaque ajout produit également :
- du travail ;
- de l’apprentissage ;
- de la gestion ;
- des décisions ;
- de l’entretien.
Le Daodejing accorde une place importante au non-agir, à la simplicité et à une forme de retenue dans l’intervention. Nous devons nous garder d’en tirer une règle entrepreneuriale du type « faire moins est toujours mieux« . Néanmoins, le Daodejing invite à :
- vérifiez d’abord que le problème nécessite réellement quelque chose de plus ;
- et si oui, se demander si avant d’ajouter une nouvelle action, il n’y a pas quelque chose que je pourrais simplifier, retirer ou mieux utiliser.
La question du taoïsme :
Avant d’ajouter une nouvelle action, y a-t-il quelque chose que je pourrais simplifier, retirer ou mieux utiliser ?
6. Une difficulté mérite parfois que l’on ralentisse
Revenons au boucher Ding. Ce qui est particulièrement intéressant dans le récit n’est pas seulement son aisance, c’est ce qui se passe lorsqu’il rencontre un endroit difficile. Il devient prudent. Il regarde. Il ralentit. Puis il agit.
Cette scène est importante parce qu’elle contredit une idée très contemporaine : si quelque chose bloque, il faut redoubler d’effort. Parfois oui. Mais parfois, le blocage nous indique surtout que nous n’avons pas encore suffisamment compris la situation.
Vous contactez quinze entreprises et vous n’obtenez pas ou très peu de réponses. Avant d’en contacter d’autres, peut-être faudrait-il se poser quelques questions :
- qui avez-vous contacté ?
- À qui vous êtes-vous adressé ?
- Quelle proposition avez-vous faite ?
- À quel besoin répond-elle ?
- Votre interlocuteur est-il la bonne personne ?
- Avez-vous relancé ?
- Qu’avez-vous appris des rares réponses ?
Ralentir momentanément n’est pas renoncer. Cela peut être la condition d’une action plus précise.
La question du taoïsme :
Cette difficulté exige-t-elle davantage d’effort ou davantage d’attention ?
7. Votre organisation doit pouvoir rester souple
Une solution peut très bien fonctionner et finir par devenir un problème simplement parce que la situation a changé :
- vous aviez trois clients par semaine et votre système artisanal de réservation fonctionnait parfaitement → Vous en avez désormais vingt et il devient « pénible » ;
- vous aviez une seule prestation et vous en proposez maintenant six → Votre page de tarifs devient incompréhensible. Etc.
Le problème n’est pas nécessairement que l’organisation initiale était mauvaise. Elle peut simplement être devenue trop rigide pour la situation actuelle.
La question du taoïsme :
Mon organisation peut-elle évoluer avec la situation, ou suis-je devenu prisonnier de la forme que je lui ai donnée ?
Situation : "Instagram ne m’apporte presque aucun client"
Imaginons une praticienne qui publie trois fois par semaine depuis plusieurs mois et qui pourtant obtient peu de rendez-vous grâce à Instagram.
Son premier réflexe : « Je dois publier davantage. »
Le Regard du non-forçage propose de suspendre momentanément cette conclusion et d’initier quelques questionnements :
- Quel résultat est-ce que je recherche ? → Des demandes de rendez-vous locales
- Que fais-je actuellement ? → Trois publications par semaine
- Que produit réellement cette action ? → Abonnés, interactions, visites, demandes
- Qu’est-ce qui me coûte beaucoup ? → Temps de création, vidéos, régularité
- Qu’est-ce qui progresse ? → Maîtrise de l’outil, audience, qualité des contenus… ou rien
- Où est la friction ? → Visibilité sans réservation ? Mauvaise audience ? Temps disproportionné ?
- Qu’ai-je encore besoin de comprendre ? → Origine réelle des clients, comportement des visiteurs, pertinence du canal
- Faut-il intensifier ? → Peut-être… mais seulement après avoir mieux compris
La conclusion peut parfaitement être :
- « Je dois continuer : je suis en train d’apprendre et les premiers signes sont encourageants. »
- OU « Je dois modifier ma manière d’utiliser Instagram.«
- OU ERNCORE « Ce canal me coûte beaucoup plus qu’il ne m’apporte ; je vais consacrer ce temps ailleurs.«
Le Regard taoïste ne choisit pas entre ces réponses.
Il empêche simplement de confondre persévérance et intensification automatique.
Essayez ce Regard : forcer ou apprendre ?
Choisissez une action qui vous demande actuellement beaucoup d’effort.
Puis demandez-vous :
- Depuis combien de temps est-ce que je fais cela ?
- Qu’est-ce que j’ai appris depuis le début ?
- Est-ce que je deviens plus compétent ou plus précis ?
- Certaines choses deviennent-elles progressivement plus faciles ?
- Les résultats progressent-ils ?
- Les mêmes problèmes reviennent-ils constamment ?
- Dois-je toujours injecter autant — ou davantage — d’énergie pour obtenir le même résultat ?
- Qu’aurais-je besoin de mieux comprendre avant d’intensifier mon action ?
Puis posez la question centrale :
Cet effort construit-il progressivement une capacité, ou sert-il surtout à maintenir un fonctionnement qui reste structurellement difficile ?
Prenez le temps de réfléchir à votre propre situation.
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Ce que ce Regard ne vous dit pas
Le non-forçage ne signifie pas :
- ne pas faire d’effort ;
- abandonner lorsque c’est difficile ;
- attendre que les choses arrivent ;
- « suivre le flow » ;
- rechercher uniquement ce qui est facile ;
- considérer toute résistance comme le signe d’une mauvaise direction.
L’apprentissage peut être difficile, construire une clientèle demande du temps, acquérir une compétence demande de la répétition.
Développer une activité demande parfois beaucoup de travail. Le récit du boucher Ding est particulièrement éclairant sur ce point : la fluidité peut précisément être le résultat d’années d’apprentissage, et la difficulté ponctuelle conduit l’expert à davantage d’attention, pas à la fuite.
Le non-forçage nous invite à distinguer l’effort qui construit progressivement une capacité de l’effort qui sert surtout à compenser continuellement un fonctionnement mal compris ou mal ajusté.
À retenir
Une activité professionnelle demande des efforts. Le taoïsme ne nous apprend pas à les éviter. Le Regard du non-forçage nous invite plutôt à observer la manière dont notre action rencontre la situation.
Une difficulté peut être le signe d’un apprentissage en cours.
Mais lorsque les mêmes problèmes reviennent, que les corrections se multiplient et que toujours davantage d’énergie est nécessaire sans progression comparable, une autre question mérite d’être posée :
Ma manière d’agir s’accorde-t-elle suffisamment avec la situation, ou dois-je continuellement la forcer pour qu’elle fonctionne ?
Et avant de répondre en travaillant davantage, qu’aurais-je besoin de mieux comprendre ?
Agir davantage n’est pas toujours la prochaine étape ; comprendre davantage peut l’être.



