On entend parfois qu’il faudrait avoir “vécu” pour pouvoir accompagner les autres. Avoir traversé des épreuves. Avoir connu le monde du travail, la parentalité, une reconversion, une séparation, la maladie d’un proche, le deuil… Bref, avoir accumulé suffisamment d’expériences pour être capable de comprendre celles des personnes que l’on reçoit.
Cette idée peut sembler intuitive. Elle conduit pourtant à deux conclusions assez radicales : à 20 ou 25 ans, on ne serait pas encore suffisamment “mûr” pour devenir praticien.
À l’inverse, une personne qui se reconvertit à 50 ou 60 ans disposerait presque naturellement des qualités nécessaires à l’accompagnement grâce à son expérience de vie.
La réalité est beaucoup plus nuancée. L’expérience de vie peut incontestablement enrichir une pratique. Mais elle ne remplace ni les compétences, ni la posture professionnelle, ni la capacité d’écoute.
Et surtout, avoir vécu une situation ne signifie pas nécessairement mieux comprendre celui ou celle qui la vit. C’est probablement là que se trouve la question essentielle.
Objectif : comprendre la différence entre âge, expérience de vie et maturité professionnelle, identifier les ressources et les limites liées à son propre parcours et comprendre comment construire progressivement une posture professionnelle solide.
Public : cette fiche concerne tous les professionnels du bien-être et des approches complémentaires
Ce n'est pas l'âge qui fait le praticien.
La recherche scientifique porte encore peu directement sur les praticiens de bien-être et des approches complémentaires. Les recherches et résultats issus de la psychothérapie, du counseling, du travail social ou des professions de santé doivent donc être transposés avec prudence. Mais ces travaux permettent tout de même d’identifier plusieurs mécanismes intéressants.
Dans les métiers de l’accompagnement, la qualité de la relation, l’empathie et la capacité à construire une relation de confiance apparaissent particulièrement importantes. L’expérience professionnelle joue également un rôle, mais beaucoup moins simple et automatique qu’on pourrait le penser.
Un praticien plus âgé n’est donc pas nécessairement meilleur qu’un praticien plus jeune. Et un praticien jeune n’est pas nécessairement moins capable d’établir une relation de qualité. L’âge est une caractéristique parmi beaucoup d’autres.
Il peut influencer votre manière d’entrer en relation, votre confiance, votre endurance physique, la façon dont certains clients vous perçoivent ou encore votre aisance avec certains publics. Mais il ne détermine pas à lui seul votre capacité à devenir un bon professionnel.
Faut-il avoir vécu la même chose que son client pour le comprendre ?
Une personne qui a connu un burn-out comprend-elle nécessairement mieux une personne en épuisement professionnel ? Une mère comprend-elle nécessairement mieux une autre mère ? Une personne de 60 ans comprend-elle mieux les difficultés d’un client de 60 ans qu’un praticien de 30 ans ?
Pas nécessairement. Car deux personnes peuvent vivre des situations extérieurement très proches et leur donner des significations profondément différentes.
Votre expérience peut évidemment vous apporter de la sensibilité, du recul ou une meilleure perception de certaines réalités.
Mais elle comporte également un risque : celui de croire trop rapidement que vous savez ce que l’autre ressent.
“Je suis passé par là, je comprends exactement ce que vous vivez.” Peut-être pas justement. La recherche sur l’humilité dans la relation d’accompagnement invite au contraire le professionnel à reconnaître que la personne reste l’experte de sa propre expérience.
Votre vécu devient alors une ressource lorsqu’il nourrit votre sensibilité. Il devient un obstacle lorsqu’il vous conduit à projeter votre propre histoire sur celle de votre client.
L'expérience de vie peut néanmoins apporter quelque chose.
Il serait tout aussi excessif d’affirmer qu’elle ne sert à rien. Vieillir signifie généralement avoir rencontré davantage de situations, de personnes, de réussites, d’échecs, de changements et d’incertitudes. Certains travaux suggèrent également que l’avancée en âge peut être associée à des évolutions de l’empathie émotionnelle, de la prosocialité ou de certaines stratégies de régulation émotionnelle. Cela peut se traduire, chez certaines personnes, par davantage de patience, de recul ou une moindre réactivité.
Mais là encore, attention au raccourci : l’âge rendrait automatiquement plus sage, plus empathique ou plus équilibré ? La littérature scientifique ne permet pas de l’affirmer. Certaines dimensions de l’empathie peuvent même évoluer différemment avec l’âge. On peut par exemple être très sensible à ce que vit une personne sans pour autant interpréter correctement ce qu’elle ressent.
Le professionnel expérimenté conserve donc une qualité essentielle : la capacité de vérifier plutôt que de supposer.
Peut-on devenir praticien très jeune ?
Oui. La jeunesse n’empêche ni l’empathie, ni l’écoute, ni la qualité de la relation.
Elle peut même constituer un avantage auprès de certains publics : proximité générationnelle, compréhension de codes contemporains, aisance numérique, capacité d’apprentissage ou manière différente d’aborder certaines problématiques.
La difficulté se situe souvent ailleurs.
Un jeune praticien doit-il attendre quelques années avant de s'installer ?
Pas pour la seule raison de son âge. La recherche conduit plutôt vers une autre recommandation :
lorsque l’expérience manque, il est particulièrement utile d’être bien entouré.
Formation sérieuse, mentorat, échanges entre pairs, supervision lorsque la pratique s’y prête, retours d’expérience et progression raisonnable permettent d’acquérir progressivement ce que les années seules ne garantissent de toute façon pas. Autrement dit :
On ne compense pas son jeune âge en essayant de paraître plus expérimenté. On construit son expérience en exerçant dans un cadre professionnel solide.
Et peut-on commencer après 60 ans ?
Oui également. Une reconversion tardive peut même apporter des ressources particulièrement intéressantes : expérience professionnelle antérieure, aisance relationnelle, réseau, connaissance de soi, stabilité ou capacité à prendre du recul. Les travaux montrent que des professionnels seniors de l’accompagnement peuvent conserver une forte implication professionnelle et une excellente qualité de présence.
La question à se poser n’est donc pas “Est-ce trop tard ?”, mais plutôt :
“Quel projet professionnel puis-je construire aujourd’hui avec mes ressources, mes contraintes et mes envies ?”
Et cette question conduit à un sujet que les métiers manuels ne peuvent pas ignorer :
À 25 ans comme à 60 ans, votre corps fait partie du projet professionnel
Pour un masseur bien-être, l’expérience ne se mesure pas uniquement en années de vie ou de pratique. Le métier est aussi physiquement exigeant.
Des études consacrées aux praticiens du massage montrent une fréquence importante de douleurs ou d’inconforts musculosquelettiques, notamment au niveau des poignets, des pouces, du dos, du cou et des épaules.
On pourrait penser que ce problème concerne essentiellement les praticiens vieillissants. Ce n’est pas le cas. Certaines recherches observent également beaucoup de troubles musculosquelettiques chez les praticiens jeunes et dans les premières années d’exercice.
Il ne s’agit donc plus de demander “Jusqu’à quel âge peut-on masser ?”, mais :
“Comment construire une pratique que mon corps pourra durablement supporter ?”
Nombre de massages quotidiens, durée des prestations, ergonomie, hauteur de la table, techniques utilisées, pauses, récupération, condition physique, diversification de l’activité : tout cela participe à la viabilité d’un projet professionnel.
À 60 ans, cela peut conduire à prévoir moins de séances, davantage de récupération ou des techniques physiquement moins exigeantes.
À 25 ans, cela peut éviter de construire un modèle dans lequel il faudrait réaliser cinq massages par jour pendant vingt ans pour gagner correctement sa vie.
La soutenabilité d’une pratique se construit dès le début, quel que soit son âge.
Alors, qu'est-ce qui fait réellement la maturité d'un praticien ?
Vous pouvez avoir 55 ans et débuter complètement dans la relation professionnelle d’accompagnement. Vous pouvez avoir 28 ans et déjà avoir consacré plusieurs années à vous former, pratiquer, observer, échanger avec vos pairs et analyser votre pratique.
L’expérience de vie et l’expérience professionnelle ne sont pas la même chose.
La recherche consacrée à l’identité professionnelle décrit justement la professionnalisation comme une intégration progressive de savoirs, de compétences, de valeurs et de comportements professionnels. La maturité professionnelle pourrait donc se reconnaître à des choses beaucoup plus concrètes que l’âge.
Un praticien mûrit professionnellement lorsqu’il apprend à :
- écouter sans immédiatement interpréter ;
- ne pas projeter sa propre histoire ;
- distinguer ce qu’il sait de ce qu’il suppose ;
- reconnaître les limites de ses compétences ;
- orienter lorsque la situation le nécessite ;
- recevoir les retours de ses clients sans se sentir systématiquement remis en cause ;
- réfléchir à sa pratique ;
- continuer à se former ;
- ajuster son activité à ses capacités physiques et psychologiques ;
- demander de l’aide lorsqu’il en a besoin.
On devient plus mûr professionnellement en mettant sa pratique au travail, pas simplement en vieillissant.
Le doute n'est d'ailleurs pas forcément un mauvais signe
Lorsqu’on débute, on aimerait parfois atteindre un stade où l’on ne douterait plus. Mais le professionnel qui ne doute jamais n’est pas nécessairement le plus expérimenté. Il peut simplement être celui qui s’interroge le moins.
À l’inverse, un doute permanent peut évidemment devenir paralysant. L’enjeu consiste donc à développer un doute professionnel constructif :
- Est-ce bien de mon ressort ?
- Ai-je correctement compris la demande ?
- Est-ce que mon expérience personnelle influence ma perception de cette situation ?
- Dois-je demander conseil ?
- Suis-je la bonne personne pour accompagner ce client ?
La capacité à s’interroger sur sa propre pratique participe elle-même à la professionnalisation.
Une profession a besoin de toutes les générations
Il serait dommage d’opposer les praticiens jeunes aux praticiens plus âgés. Les uns ne représentent pas l’avenir d’un métier dont les autres représenteraient le passé. Ils peuvent au contraire apprendre les uns des autres.
Les plus jeunes peuvent apporter de nouveaux usages, de nouveaux codes, une aisance avec les outils contemporains et un regard différent sur le métier.
Les professionnels plus expérimentés peuvent transmettre leur expérience de la relation, leur connaissance de situations variées, leur recul ou leur compréhension du métier.
Les recherches consacrées aux équipes intergénérationnelles et aux communautés de pratique montrent justement l’intérêt que peut représenter cette circulation des connaissances et des expériences. Pour les métiers du bien-être, encore en pleine structuration, cette transmission est particulièrement précieuse.
Conclusion
Finalement, faut-il avoir de l’expérience de vie ?
- Non, si l’on entend par là qu’il faudrait avoir atteint un certain âge ou vécu suffisamment d’épreuves avant d’être légitime pour exercer.
- Oui, si l’on considère que toute expérience peut progressivement nourrir une posture professionnelle — à condition de savoir prendre du recul sur elle.
Votre âge fait partie de ce que vous êtes. Votre parcours aussi. Ils peuvent devenir des ressources. Mais ils ne remplacent jamais la formation, l’expérience professionnelle, la réflexion sur sa pratique, la connaissance de ses limites et la qualité de la relation que vous construisez avec chaque personne.
La conclusion de la recherche est finalement particulièrement encourageante pour quelqu’un qui envisage ce métier :
Ce n’est pas l’âge qui fait le praticien, mais la manière dont il construit sa posture, développe ses compétences, reconnaît ses limites et continue à apprendre.
Les prochains pas... pour aller plus loin !